La terre est à soigner

Interview de sœur Dominique parue dans « les cahiers prions en Église » n°267 par Véronique Alzieu

En 2009, les moniales dominicaines de Taulignan, en Drôme provençale, vivent un retour à la terre un peu forcé. Dix ans plus tard, sœur Dominique, prieure de la communauté, constate que cette conversion écologique a transformé leurs champs mais aussi la communauté.

D′où est venue la prise de conscience écologique de votre communauté ?

Tout est parti d′une situation très concrète et douloureuse... Du lavandin et de la vigne étaient cultivés sur 6 hectares de terre qui nous appartiennent et qui étaient en fermage. Lorsque notre fermier a résilié son bail, nous ne savions pas trop quoi faire. C′était en2009. Nos vignes étaient vieilles et il nous fallait les arracher. La terre dégageait une odeur désagréable, une odeur de mort. Le fermier avait utilisé beaucoup de pesticides- il faut reconnaître que nous nous en étions très peu préoccupées jusque-là. Nous avons réalisé que cette terre était morte. Cette prise de conscience a été très douloureuse pour nous. Nous avons pris contact avec la chambre d′agriculture de la Drôme qui nous a très bien conseillées et, pendant, deux ans, nous avons mis les terrains abîmés en conversion. Nous avons laissé la terre se reposer. Peu à peu, la vie a repris. Quelle joie quand nous avons vu réapparaître un tas de petites bêtes, des insectes et des vers de terre ! Nous avions envie de sonner la cloche (rires) Nous avons été orientées par Pierre Rabhi, agriculteur et essayiste, qui nous a ouvert les yeux sur ce qui pousse naturellement dans notre région : le thym, le laurier, la sarriette … Nous nous sommes tournées vers les plantes aromatiques qui ont des vertus médicinales et qui, en plus de favoriser les circuits courts, contribuent au bien-être de notre prochain.

Ces changements ont-ils modifié la vie communautaire ?

Oui, mais de manière presque insensible, comme par capillarité. Prendre conscience que la terre est à soigner et qu′il faut lui laisser vivre son rythme finit par dépeindre sur la vie commune. Traiter avec douceur et respect le rythme de chacune, y compris des sœurs plus lentes, conduit à moins d′agacements. Nous avons pu entrer dans une nouvelle forme de dialogue, plus vrai et plus doux. Grâce encore à Pierre Rahbi, cette démarche écologique a aiguisé notre regard : voir ce qui se passe en l′autre et comment le Seigneur agit en elle. Au fond, il s′agit d'une conversion, d′un véritable retournement. Comme toute conversion, il faut du temps pour que tout votre être et toute votre vie en soit imprégnés. Le temps qu′il faut à la terre pour renaître et donner son fruit, c′est aussi le temps qu′il nous faut pour nous convertir.

Quel impact cette conversion a-t-elle sur votre liturgie et sur vos temps de prière ?

Nous avons mis sur pied un office spécial pour le 1° septembre que le pape François a déclaré journée de prière pour la Création. C′est une prière dans la nature, bâtie le long de stations et à chaque station, nous disons un psaume ou une prière de louange en lien avec le thème que nous avons choisi. Il y a aussi une intercession avec une demande de pardon pour tout le mal que nous faisons subir à la Création. Puis nous ajoutons le texte d'un auteur sur le thème de la nature et de sa protection. Sans oublier des chants et la litanie des saints selon les années. Ensuite, nous partageons un grand pique-nique avec des tables chacune consacrée à un thème dont a parlé un intervenant qui échange ensuite avec les participants. Nous organisons une journée de prière pour la Création pour le diocèse, à la demande de notre évêque. Chaque année, les participants sont plus nombreux et notre objectif est qu′ils puissent vivre la même chose dans leur paroisse. Aujourd′hui, cela se fait grâce à l′association Ecologia qui s′est créée autour de notre communauté et dont les membres aident désormais les paroisses à s′emparer de cette expérience.

Quelles sont les contraintes liées à cette démarche ?

Il y en a, c′est vrai ! Le tri et le compost obligent à porter dans le jardin tous les déchets alimentaires. Mais finalement on prend vite le pli et cela devient naturel. Sans oublier les hôtes ! Car si les personnes viennent chez nous avant tout pour prier, nous proposons à celles qui le veulent de travailler au jardin. Il y a des choses à faire pour tout le monde ! Nous avons aussi redécouvert que ces travaux sont véritablement communautaires et peuvent occuper toutes les sœurs quels que soient leur âge et leurs capacités.

Comment avez-vous accueilli l'encyclique laudato si lors de sa publication ?

Avec une immense joie, car depuis 2009, nous avions souvent l′impression de ramer à contre-courant. Alors, quand l′encyclique est sortie, nous n′en espérions pas tant ! Je m′attendais à une dizaine de pages qui résumeraient la pensée de l′Église en matière d′écologie et, en fin de compte, ce fut un émerveillement&nbssp;! Nous l′avons reçu comme le verset du psaume 81 : « du fardeau, j′ai déchargé son épaule. » Désormais lorsqu′on nous demanderait de justifier notre engagement, nous pourrions répondre : « lisez Laudato si, vous comprendrez ! »